Tandis que je suivais, nonchalant et morose, — 1869 (29)

Louis de VeyrièresMonographie du sonnet

Auguste Lestourgie

Tandis que je suivais, nonchalant et morose,
L’étroit sentier qui mène au sommet du coteau,
La brume le couvrait d’un humide manteau,
Me cachant les ajoncs et le bruyère rose ;

En mon coeur sombre aussi se cache quelque chose ;
Toute la floraison de mon doux renouveau,
Amour et poésie ! … ah ! mon rêve si beau,
Sous quel brouillard épais maintenant il repose !

Mais je monte, et déjà dans le ciel moins obscur,
Aux grisailles d’automne est mêlé quelque azur ;
Mon cœur dans son linceul se débat et palpite.

Fuyez, vapeurs, fuyez, soucis pesants et froids !
L’Orient se colore, ombres, tombez plus vite !
Le soleil et mon cœur renaîtront à la fois.

Q15  T14 – banv

«  Les repos y sont observés avec une exactitude suffisante, sauf peut-être pour la fin du sixième vers. On l’a vu, les quatrains commencent et finissent par des rimes féminines. »
L’agencement des vers dans le sonnet qui suit offre la même ordonnance ; mais le premier et le dernier de chaque quatrain sont terminés par une rime masculine ».

incise 1869

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Louis de Veyrières – Monographie du sonnet , tome Ier. …
RÈGLES DU SONNET- … les règles décrites par Boileau sont légères en comparaison de celles que tout traité de poésie nous impose, et que voici dans leur sévérité :
Les quatorze vers doivent être d’une égale mesure ; ceux de douze ou de huit pieds sont préférables ; les autres, de six, de cinq, de quatre, de trois, de deux et même d’un seul, n’appartiennent guère au genre sérieux ; les vers de dix syllabes, seuls en usage primitivement pour le sonnet, semblent mieux convenir à l’épitre et à la chanson. Un léger repos, pour le moins, est de rigueur après le second vers de chaque quatrain ; il est plus grand à la fin des quatrains et du premier tercet. les deux quatrains, toujours sur deux rimes, ont ces rimes entrelacées de la même façon dans l’un comme dans l’autre ; on n’y peut donc employer des rimes plates consécutives.
Les deux premiers vers du premier tercet riment ensemble ; le troisième vers de ce tercet doit rimer avec l’avant-dernier ou le dernier vers du deuxième tercet, selon l’agencement des rimes des deux quatrains, et en sens inverse, d’après les plus sévères, Malherbe en tête. En un mot, si les deuxième et troisième vers de chaque quatrain riment ensemble, le troisième vers du premier tercet doit rimer avec le deuxième du dernier tercet. Dans le cas contraire, si le premier vers de chaque quatrain s’accorde avec le troisième, les deux premier vers du dernier tercet s’’accordent également, et par conséquent le troisième vers de chaque tercet a une rime semblable.
Il serait désirable que le sonnet finît par un son plein, c’est à dire par une rime masculine.
Comme nous avons quelque peine à décrire ces règles, il est malaisé de s’y reconnaître autrement que par des citations ….

M.Amédée Pommier, un  homme de talent, s’exprime ainsi : « Je ne connais et n’admets qu’une chose, le sonnet régulier, symétrique, sévèrement et méthodiquement construit. Je le veux parfait, avec toutes ses entraves habilement et consciencieusement surmontées : ce n’est qu’à ces conditions qu’il procure à l’esprit comme à l’œil un plaisir pur et complet ».
Si le trait final n’ a rien de saillant, il n’y a point de sonnet !

» mr de Veyrières est le seul, à ma connaissance (remarque de précaution qu’on oublie trop souvent) à mentionner Malherbe comme inventeur de la version la plus stricte des définitions du sonnet, qui a été ensuite popularisée par Banville.

Je pars content Seigneur. Est-ce amusant de vivre, — 1869 (28)

Léon Charly in La Jeunesse du 7 février 1869

Dernier sonnet

Je pars content Seigneur. Est-ce amusant de vivre,
De traîner quelques jours, forçat, un lourd boulet ?
Pour moi tout réveil fut un  visiteur fort laid,
Et cette vie, en somme, un détestable livre.

De mes vers dédaignés que ta main me délivre,
O mort ! Laisse ta faulx, il suffit d’un balai.
Arrête, omnibus noir ! ne me dis pas : ‘complet ! »
Mes parents – si j’en ai – n’oseront pas te suivre.

Tristes … comme des gens n’allant pas hériter,
– Ah ! je ne valais rien, laissant si peu de chose :
Mon linceul est trop court, et ma bière est mal close.

Sois doux, sombre valet qui viendra m’emporter :
Un poète est léger : mon âme en haut repose ;
Mon corps ne pèse pas un volume de prose.

Q15  T29  ‘balai’ rime mal

Oui, madame, je vois que vous êtes très-belle. — 1869 (27)

Edouard Pailleron Amours et haines

L’hirondelle

Oui, madame, je vois que vous êtes très-belle.
Madame, regardez là-haut cette hirondelle:
Pour la grâce du vol, c’est un oiseau sans pair.
N’est-elle pas jolie, alors que d’un coup d’aile,

Dans les rayures d’ombre et dans le soleil clair,
Elle passe en criant, vive comme l’éclair,
La faucheuse d’azur? et dirait-on pas d’elle
La navette de jais d’un tisserand de l’air?

Votre oeil aime à la suivre où son vol s’évertue;
Vous croyez qu’elle joue? Hélas! non, elle tue!
Sa souplesse et un charme et son charme un moyen;

Dieu la fit pour séduire et pour tuer ensemble…
Sauriez-vous d’aventure à qui l’oiseau ressemble?
Moi, je ne le sais pas, si vous n’en savez rien.

aaba bbab – T15

Les Grecs, pour honorer une de leurs Vénus, — 1869 (26)

Albert MératL’idole

Avant-dernier sonnet

Les Grecs, pour honorer une de leurs Vénus,
Inscrivaient Callipyge au socle de la pierre,
Ils aimaient, par amour de la grande matière,
La vérité des corps harmonieux et nus.

Je ne crois pas aux sots faussement ingénus
A qui l’éclat du beau fait baisser la paupière;
Je veux voir et nommer la forme tout entière
Qui n’a point de détails honteux ou mal venus.

C’est pourquoi je vous loue, ô blancheurs, ô merveilles,
A ces autres beautés égales et pareilles,
Que l’art même, hésitant, tremble de composer;

Superbes dans le cadre indigne de la chambre,
L’amoureuse nature a, d’un divin baiser,
Sur votre neige aussi mis deux fossettes d’ambre.

Q15 – T14 – banv

La vie est un sonnet triste et funambulesque — 1869 (25)

Gabriel Marc Soleils d’octobre

La vie humaine

La vie est un sonnet triste et funambulesque
Dont le premier quatrain est seul d’or & d’azur.
Jusqu’à vingt ans, les bois sont verts, le ciel est pur,
Et l’on marche à travers un pays romanesque.

Puis, la scène devient froide, brumeuse et presque
Funèbre. Il faut lutter dans un dédale obscur,
Et jouer, pour manger un pain amer & dur,
Des farces d’histrions sous un masque grotesque.

Au milieu des soucis, des remords, des douleurs,
Noirs récifs dans la mer insondable des pleurs,
L’homme navigue ainsi jusqu’à son dernier lustre.

Et le sonnet soumis à l’inflexible sort,
Qu’on soit prince, bandit, pâtre ou poète illustre,
S’achève par ce mot épouvantable: Mort.

Q15 – T14 – banv

Quand on revient de Rome où le grave libraire, — 1869 (24)

Louis Veuillot

Les Salis

Quand on revient de Rome où le grave libraire,
Dans son réduit tout plein d’augustes vétustés,
Tient en si grand mépris l’article Nouveautés,
Paris étonne fort en sa mode contraire.

Comme masques hardis, vêtus de couleur claire,
Les volumes du jour grouillent de tous côtés ;
Et la vitre et le mur, et les journaux crottés
Invitent le public à les écouter braire.

Quel affreux carnaval d’histrions avilis !
Quels titres ! quel français ! La majesté romaine
Croirait, les approuvant, approuver des délits.

Nous l’entendons, pour nous, de façon plus humaine :
Sans nul tourment d’esprit, nous voyons sur la scène,
Ignoble et vomissant, le chœur de ces Salis.

Q15 – T21 – Veuillot a la réputation, méritée, d’avoir été un féroce réactionnaire, defenseur du catholicisme le plus rétrograde. Mais c’est, je pense, un remarquable praticien du sonnet.

Pour le sonnet, huit ou dix pieds ! — 1869 (23)

Louis Veuillot Les couleuvres

Le Sonnet

Pour le sonnet, huit ou dix pieds !
A douze, il prend des ampleurs lourdes ;
Le remplissage y met ses bourdes,
Vain bâton des estropiés.

Que de fléaux multipliés !
Les longueurs, les emphases sourdes,
Les adjectifs creux comme gourdes,
Chargent les vers humiliés.

Les douze pieds, c’est la charrette.
Pégase regimbe, il s’arrête,
Voyant qu’il faut prendre le pas.

Libre de cette peur fatale,
Sur huit pieds, fringant, il détale,
Et s’il crève, il ne traîne pas.

Q15 – T15 – octo – s sur s

Je rimaillais. Boileau m’apparut et me dit : — 1869 (22)

Louis Veuillot Les couleuvres

Intermède

Je rimaillais. Boileau m’apparut et me dit :
“ Alcippe, il est donc vrai ! par un furtif commerce,
A transgresser la loi ton faible esprit s’exerce,
Et fait faire au sonnet un métier interdit ? ”

Boileau, chez moi, n’est pas de ces gens sans crédit.
Je donnai mes raisons, et ce fut une averse.
Il reprit : “ Le chemin où toujours chacun verse,
Et le chemin  mauvais, non le chemin hardi.

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème …
Soit ! Mais n’en tire pas la conséquence extrême
Qu’un poème en sonnets puisse être sans défaut.

C’est ainsi que l’on crée aux temps de décadence :

D’un monstre avec effort accouche l’impuissance ! ”
Il se tut. Je changeai de rythme, assez penaud.

Q15 – T15 – s sur s

Quand Flora Du Rantin, la fille — 1869 (21)

Louis Veuillot Les couleuvres

Fille à marier

Quand Flora Du Rantin, la fille
De monsieur Du Rantin, rentier,
J’en suis d’accord : dans le sentier
De l’honneur parfait, elle brille.

La mère Du Rantin pointille :
Tel est le droit de l’églantier.
Mais Flora, la fleur, est gentille.
Elle a Rotschild pour papetier.

Elle est folâtre, elle est touchante,
Elle est pianiste, elle chante,
Et lit les auteurs en renom.

Bref, rien ne t’empêche de prendre
Cet ange très-bouffant, sinon
Que tu balances à te pendre.

Q14 – T14 – octo

par Jacques Roubaud