Visage pur, comme une treille au doux conseil, — 1960 (1)

Jean Le Louët Premiers sonnets

Licorne
Pour Anita

Visage pur, comme une treille au doux conseil,
Qui, l’iris dépouillé, cherche l’ombre du miel.
Visage pour moi seul, tel une eau qui s’épuise,
Nuançant sa pâleur d’autres ombres surprises.

A peine reconnu par une main vivante,
Les yeux plus délicats versent l’âme mouvante
A l’infini de l’être, à la mer qui s’éteint
Au beau lys étirant la gorge avec les seins ;

Car le cœur d’aussi blanche innocence s’exile
Au sommet d’une tour très soumise et fragile ;
Et l’on voit l’astre d’or de vos yeux sur son île

Traverser les rayons de pourpre de la bouche,
Et chercher dans le rêve un reflet de sa couche
Où vous dormez sans voix, puisque votre voix brille.

Q55  T4

A chaque doigt sourd la goutte — 1959 (8)

Paul Valéry Douze poèmes inédits (ed. Octave Nadal)

A chaque doigt

A chaque doigt sourd la goutte
Et tu trempes tes mains pour
Mieux feindre sur qui t’écoute
L’onde d’un premier amour

Né limpide flamme ou bulle
D’azur qu’on croit étranger
A tous les sus et sans nulle
Epaule à boire ou manger

Sans se pencher ton visage
Ou l’autre qu’on dirait tel
Vers ses sœurs du paysage
Que le vacarme immortel

Peur de la chèvre camuse
Inonde de cornemuse.

shmall 7s

Je suis comme le riche à qui sa clef bénie — 1959 (7)

Jean Fuzier Shakespearesonnets


52

Je suis comme le riche à qui sa clef bénie
De son trésor bien clos ouvre le doux accès:
L’heur de le voir sans cesse à ses yeux il dénie,
Pour n’émousser le dard d’un plaisir ménagé.
Ainsi, solennités sont d’autant mieux fêtées
Qu’au long cours de l’année on les voit rarement;
Comme pierres de prix elles sont clairsemées,
Ou comme en un collier les plus gros diamants.
Et le Temps qui te garde est le coffre, ou l’armoire,
Recelant le manteau, et qui doit rehausser
De quelque occasion glorieuse la gloire
En déployant à neuf sa captive fierté:
Etre béni, ton prix me donne à suffisance
Quand je t’ai, le triomphe, et sans toi, l’espérance.

ababcdcdefefgg=sh – tr  – formule de rimes et disposition shakespearienne

Que d’élégantes chairs habillent ton squelette! — 1959 (6)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

L’astronome du navire ‘Sylvaine’

Que d’élégantes chairs habillent ton squelette!
O dentelle absolue, toute solidité;
L’Armature – et ton sein se gonfle de beauté
Navire d’existence à l’utile toilette.

Heureux qui dans tes bras suit voiles et voilettes
Qu’il brise enfin la coupe au vin d’anxiété
A dénouer ton corps de l’ivoire habité
Tes courbes et son bras que marie la tempête.

Plus heureux l’astronome accepté par tes yeux
Les souffles de choisir pour ta poitrine avide
Et converser avec tes yeux silencieux,

Changeants, folle toilette au plus humain des vides.
Elu, pour choisir vents et courants, sans mentir
J’irais droit à l’apothéose où t’engloutir.

Q15 – T23

Maint passé par tant de couloirs — 1959 (5)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

Cheminée

Maint passé par tant de couloirs
Riches d’affres en lourds trophées
Part fumant à chaque bouffée
Dont s’allume un l’autre nos soirs.

Feu, des orgueils chambre! où surseoir
– Chambre un rien l’isole étouffée –
Aux serres jusqu’au bout chauffées
Du rien cher qui console un loir.

Torche ô fulgurant nécessaire…
Moi le tien en branle. Abandon:
Il a chu le sépulcre dort,
Nos nuits blanches nous agrippèrent.

Chambre où fumée en désaveu
De nos feux en immortel vœu.

Q15 – T30 – octo – disp: 4+4+4+2

Sans plongées, dominé d’un effrayant berceau, — 1959 (4)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

La toilette

Sans plongées, dominé d’un effrayant berceau,
L’attelage marin déboise les courants
Chiffrés d’une presque île où débarquent vos larmes.
La comète a distrait son escorte noircie:

Voiliers aux beaux soupirs fils des nœuds dénoués,
Roseaux d’arcs insolents s’ils se lavent les mains
Dans le sel que mendie l’orphelin des piscines
Et les plantations qui sommeillent avec.

S’afficher en dompteur aux élégants décombres!
Les meutes, les juments boivent leur couleur, nous
Ventre à terre, la nôtre avec le vin des criques.

Avare on se signait là sans attendre comme
Tout le camp de la nuit sur le débarcadère
Qu’elle chavire après cette immense toilette.

bl

Le jour fourmille introuvable; —1959 (3)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

Arqué

Le jour fourmille introuvable;
L’écraser trace un chemin!
Son lever strident sème
un Désarroi. Ce jour lavable

Au passé fils de tes mains
Qu’en est-il? Jour repassable
Entre deux, ses lendemains.
Et tant repris que ma fable.

S’improvisa sur du sale
Tout départ pris sans la fin
Quand l’un l’autre se croisant

Nous font ce beau présent dont
L’abîme se retourne en
Athlète, et croissant: le PONT.

Q16 – abc dcd – 7s

Au sein du sang quel déchiré drapeau — 1959 (2)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

A ma bête noire
(tracé au fouet)

Au sein du sang quel déchiré drapeau
Intérieur (comme un poison dans l’air)
Se mord la queue si je claque ta peau
Comme un sourd de soif – Moïse ô désert.

Les purs profils dont les cuirs m’auréolent
Maîtrisent seuls – oui  c’est ta proie que moi;
Eux forcent moins, en musicaux émois,
Ton noir que l’air, timidement créole.

De destinée l’innocent contrepoint
Se zébra-t-il d’humaines discordances
Gestes, gifles dédoublées aux doigts joints

Ma solitude inséparable danse
Dompté défroissons dompteur ce grimoire Cinglé:
la dentelle étreint ses loups noirs.

Q60 – T23 – 10s – disp: 4+4+4+2

Vos froideurs froissées, héritière — 1959 (1)

Olivier LarrondeRien voilà l’ordre

Rose & mon droit

Vos froideurs froissées, héritière
Des rosées, volent une et une.
Aussi le nid du noir sans lune:
Mes toutes puissantes paupières.

Horizon libéral assiège
Moi: ce trou noir debout, colonne
Où l’ombre pensive empoisonne
Un cœur sans mains, sans bras d’acier.

Archet-né sonnons plein silence!
Je crache au baiser d’air du temps
Il bruit – flèche-moi – sans parler.

Fais le jeu d’un biceps géant
Ma droiture! Pour Qui te lance
Sans yeux dehors Ni au dedans.

Q63 –cdx cdc – octo

J’ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd, — 1958 (19)

Guillevic sonnets : ed.1999

pour Jean TARDIEU

J’ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd,
Un assez gros caillou pour qu’on le nomme pierre,
Ramassé l’an dernier près d’une sablière,
Couleur de longue pluie ainsi qu’était ce jour.

Je veux savoir de lui si je suis son recours,
Mais il répond toujours de façon outrancière,
Comme s’il refusait le temps et la lumière,
Comme un qui voit le centre et boude l’alentour,

Qui n’aurait pas besoin de se trouver soi-même
Et de chercher plus loin qu’on l’accepte ou qu’on l’aime,
Qui n’aurait le besoin, plutôt, de rien chercher.

Nous toujours à l’affût, toujours sur le qui-vive,
Nous qui rêvons de vivre une heure de rocher,
Cherchons dans le caillou la paix des perspectives.

Q15 – T14 – banv

par Jacques Roubaud