Archives de catégorie : rons

Q15 – T15

Quand l’étoile d’amour, le plus belle des cieux, — 1833 (9)

Maurice de Guérin

Sonnet
A François du Breil de Marsan

Quand l’étoile d’amour, le plus belle des cieux,
File vers l’occident et se couche dans l’onde
Où nous voyons couler tous les bonheurs du monde,
Laissant à peine après quelque lueur aux yeux ;

L’imagination va faire ses adieux
A cette belle étoile, avant la nuit profonde,
Avant que tout soit noir et que tout se confonde
Dans le cœur devenu comme un puits ténébreux.

Alors elle s’en va, l’habile filandière,
Suspendre ses réseaux et sa gaze légère
A quelque branche frêle où luit un peu de jour,

Et se laissant aller à cette balançoire,
Elle s’y joue en l’air, tant que dans l’âme noire
Surnage encore un brin des lueurs de l’amour.

Q15  T15

Du temps de notre enfance étourdie et légère, — 1833 (4)

Marie Nodier-Mannessier in Soirées littéraires de Paris

A mademoiselle ***

Du temps de notre enfance étourdie et légère,
Souvent, oh! bien souvent, j’aime à m’entretenir,
Et le front dans mes mains, rêveuse, à retenir
Tout ce qui m’est resté de ma douce chimère.

Que j’aime à retrouver, timide et passagère,
Ton image d’enfant dans le doux souvenir
De mon bonheur d’alors que rien n’a pu ternir,
Et que jamais ne voile une pensée amère.

Bien des jours ont passé sur ces premiers beaux jours;
Pour nous rien n’est changé, nous nous aimons toujours,
Et mon coeur dans le tien comme autrefois sait lire,

Et comprendre l’esprit qui se joue en tes yeux,
En tes yeux transparents, sur ton front gracieux,
Et dans ta voix si pure, et dans ton frais sourire.

Q15 – T15

Vainement vous voilez votre front gracieux, — 1833 (3)

A. Fontaney – in Bibliothèque populaire..: Poètes français vivans, I

Sonnet à Miss***

Vainement vous voilez votre front gracieux,
De vos longs cheveux blonds, sous la longue mantille;
De cet ardent climat, non, vous n’êtes pas fille,
Et votre âme est surtout étrangère en ces lieux.

L’oeil noir de l’Espagnole est fier, audacieux,
Plus de flamme peut-être en son regard pétille,
On voit au fond du vôtre une larme qui brille,
Le ciel est tout entier dans l’azur de vos yeux.

Mais l’Espagne n’a pas vos grands bois d’Amérique;
Ici ne laissez pas au souffle de l’Afrique
Le bouton se faner si jeune et si vermeil!

Sur ce sol, où l’amour tarit l’âme embrasée,
Gardez bien dans le coeur, votre pure rosée,
Fleur du nord qui venez vous ouvrir au soleil.

Q15 – T15

Ah! S’il est ici-bas un aspect douloureux, — 1833 (2)

Auguste BarbierIl Pianto

Mazaccio

Ah! S’il est ici-bas un aspect douloureux,
Un tableau déchirant pour un coeur magnanime,
C’est ce peuple divin que le chagrin décime,
C’est le pâle troupeau des talens malheureux.

C’est toi, Mazaccio, jeune homme aux longs cheveux,
De la bonne Florence enfant cher, et sublime;
Peintre des premiers temps, c’est ton air de victime
Et ta bouche entr’ouverte et tes sombres yeux bleus ….

Hélas! la mort te prit les deux mains sur la toile;
Et du beau ciel de l’art, jeune et brillante étoile,
Astre si haut monté, mais si vite abattu,

Le souffle du poison ternit ta belle flamme,
Comme si tôt ou tard, pour délivrer ton âme,
Le venin du génie eût été sa vertu.

Q15 – T15

« Oh ! me changent les Dieux en odorante rose ! » — 1832 (8)

Polydore Bounin Poésies et poèmes

SONNET
Change me, some God, into that breathing Rose !
Wordsworth

« Oh ! me changent les Dieux en odorante rose ! »
Soupire en son caprice un fol adolescent,
Et son œil porte envie au bouton languissant
Qui sur le sein d’Emma suavement repose ;

Ou bien il est jaloux d’un jeune oiseau qui glose
En sa cage auprès d’elle ; ou bien, gazon naissant,
Il aimerait céder à son pied caressant :
Mais celui-là veut trop qui veut pareille chose.

Il en est dont le cœur est calme en ses désirs,
Et qui sauraient borner ici-bas leurs plaisirs
A vivre, simple fleur au vallon négligée,

Herbe éclose à l’abri d’un épineux buisson,
Ou libre roitelet mariant sa chanson
Au doux gazouillement d’une source ombragée.

Q15  T15

Sur le ciel bleu du soir où l’étoile étincelle — 1831 (2)

Théodore Carlier – in Annales Romantiques

A une jeune fille

Sur le ciel bleu du soir où l’étoile étincelle
Jamais le pâle éclair ne traîne de lueur;
Jamais, ô belle enfant, la rêveuse douleur
Sur un front de quinze ans n’ose poser son aile.

Et pourtant sérieuse, à vos yeux infidèle,
Fuyant, comme un témoin, cette bruyante soeur
Dont le rire enfantin poursuit votre rougeur,
Vous allez aussi douce, aussi naïve qu’elle,

Retrouver votre mère et lui dire en pleurant,
Que l’on souffre beaucoup alors qu’on a quinze ans.
Oui, certes, vous souffrez, car votre regard brille;

Oui, certes, vous souffrez, car votre sein de lis
Palpitant sous la robe en enfle tous les plis;
Oui, vous souffrez … qui donc aimez-vous, jeune fille?

Q15 – T15

Votre génie est grand, Ami; votre penser — 1830 (16)

Sainte-Beuve Consolations

A V.H.

Votre génie est grand, Ami; votre penser
Monte, comme Elisée, au char vivant d’Elie.
Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie.
Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

Mais vous prenez bien garde, Ami, de nous blesser;
Noble et tendre, jamais votre amitié n’oublie
Qu’un rien froisse souvent les coeurs et les délie.
Votre main sait chercher la nôtre et la presser.

Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d’armes,
S’il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes,
Il le met dans son casque et le porte en chemin;

Et de son gantelet  le touche avec caresses:
La nourrice serait moins habile aux tendresses;
La mère n’aurait pas une si douce main.

Q15 – T15

Pleurnichard hypocrite, et hypocrite flatteur, Sainte-Beuve finit de prendre date et de s’imposer à la postérité comme l’initiateur de la sonnet-manie qui, encore timidement, se prépare.

En ces heures souvent que le plaisir abrège, — 1830 (14)

Sainte-Beuve Consolations

Sonnet

En ces heures souvent que le plaisir abrège,
Causant d’un livre à lire et des romans nouveaux,
Ou me parlant déjà de mes prochains travaux,
Suspendue à mon cou, tu me dis : Comprendrai-je ?

Et, ta main se jouant à mon front qu’elle allège,
Tu vantes longuement nos sublimes cerveaux,
Et tu feins d’ignorer … Sais-tu ce que tu vaux,
Belle Ignorante, au blonds cheveux, au cou de neige ?

Qu’est toute la science auprès d’un sein pâmé,
Et d’une bouche en proie au baiser enflammé,
Et d’une voix qui pleure et chante à l’agonie ?

Ton frais regard console en un jour nébuleux ;
On lit son avenir au fond de tes yeux bleus,
Et ton sourire en sait plus long que le génie.

Q15  T15

Chacun en sa beauté vante ce qui le touche ; — 1830 (13)

Sainte-Beuve Consolations

Sonnet

Chacun en sa beauté vante ce qui le touche ;
L’amant voit les attraits où n’en voit point l’époux ;
Mais que d’autres, narguant les sarcasmes jaloux,
Vantent un poil follet au-dessus d’une bouche ;

D’autres, sur des seins blancs un point comme une mouche ;
D’autres, des cils bien noirs à des yeux bleus bien doux,
Ou sur un cou de lait des cheveux d’un blond roux ;
Moi, j’aime en deux beaux yeux un sourire un peu louche :

C’est un rayon mouillé ; c’est un  soleil dans l’eau,
Qui nage au gré du vent dont frémit le bouleau ;
C’est un reflet de lune au rebord d’un nuage ;

C’est un pilote en mer, par un ciel obscuruci,
Qui s’égare, se trouble, et demande merci,
Et voudrait quelques Dieu, protecteur du voyage.

Q15  T15

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Aline, — 1830 (12)

Sainte-Beuve Consolations

Sonnet

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Aline,
Débordant le bandeau qui le voile à nos yeux,
Baignent des deux côtés des sourcils gracieux :
Tel un double ruisseau descend d’une colline.

Et sa main, soutenant ce beau front qui s’incline,
Aime à jouer autour, et dans les flots soyeux
A noyer un doigt blanc, et l’ongle curieux
Rase en glissant les bords où leur cour se dessine.

Mais, au sommet du front, où le flot séparé
Découle en deux ruisseaux et montre un lit nacré,
Là, je crois voir Amour voltiger sur la rive ;

Nager la Volupté sur deux vagues d’azur ;
Ou sur un vert gazon, sur un sable d’or pur,
La Rêverie assise, aux yeux bleus et pensive.

Q15  T15