Archives de catégorie : Tercets

Vous restez au pays de l’éternel printemps, — 1874 (19)

Dubosc de Pesquidoux in L’Artiste

Vous restez au pays de l’éternel printemps,
Et je fuis le rivage. Adieu mes belles fées !
En chantant avec vous la chanson des Orphées,
J’ai cueilli par vos mains les roses au beau temps.

Vous êtes l’idéal, et versez l’ambroisie
Avec l’urne des dieux aux âmes de vingt ans,
Vous êtes la jeunesse et ses rayons flottants :
La jeunesse ! Je pars, et ne l’ai pas saisie … )

Cependant le vaisseau m’entraîne en pleine mer,
Et comme Desgrieux, dans sa douleur sauvage,
Je dis aux matelots : Retournons au rivage.

Car j’ai mis au tombeau, sur le rivage amer,
Mon amour le plus cher, ma maîtresse adorée :
La jeunesse divine. Adieu, belle éplorée !

Q52  T30

C’était dans son costume aux vulgaires couleurs — 1874 (18)

Jules Vicaire in L’Artiste

Rencontre

C’était dans son costume aux vulgaires couleurs
Un matelot. Mes mains blanches et bien soignées
Eurent peine à serrer les siennes goudronnées.
– Un ami d’autrefois, pensant aux temps meilleurs.

Mais lui, tout en marchant, comme on cueille des fleurs
Cueillant des souvenirs dans nos jeunes années,
Me rappela la lande et les amours fanées ,
Et les amours perdues et les jeux querelleurs.

Il avait dû quitter sa mère seule et vieille.
Etant pauvre, et n’ayant pu se placer là-bas,
Il s’était au service engagé de la veille.

Sa voix en me parlant était pleine de larmes ;
Je chassai mon orgueil et ses sottes alarmes
Et je lui dis : « Ami, si tu prenais mon bras ? »

Q15  T25 cette disposition de rimes des tercets, rare (fréquente dans le sonnet italien) interdit le respect de l’alternance des rimes

Des croquis de concert et de bals de barrière — 1874 (17)

Joris-Karl Huysmans Le drageoir à épices

Le hareng saur

Des croquis de concert et de bals de barrière
La reine Marguerite, un camaïeu pourpré
Des naïades d’égout au sourire éploré,
Noyant leur long ennui dans des pintes de bière,

Des cabarets brodés de pampre et de lierre,
Le poète Villon, dans un cachot, prostré,
Ma tant douce tourmente, un hareng mordoré,
L’amour d’un paysan et d’une maraîchère,

Tels sont les principaux sujets que j’ai traités:
Un choix de bric-à-brac, vieux médaillons sculptés,
Emaux, pastels pâlis, eau-forte, estampe rousse,

Idoles aux grands yeux, aux charmes décevants,
Paysans de Brauwer, buvant, faisant carrousse,
Sont là: les prenez-vous? à bas prix je les vends.

Q15 – T14 – banv

Vous qui prêtez l’oreille aux accents de ma lyre, — 1874 (16)

Pétrarque trad. Philibert Le Duc

I – Proème

Vous qui prêtez l’oreille aux accents de ma lyre,
Aux soupirs dont mon coeur s’est nourri si longtemps,
Avant d’avoir compris l’erreur de mon printemps
Et ce que Dieu commande à ceux qu’il veut élire:

Si vous avez aimé, vous tous qui daignez lire
Ces rimes, où je pleure et les voeux inconstants
Et les vaines douleurs que dissipe le temps
Ne me pardonnez pas, mais plaignez mon délire.

Quand maintenant je songe au facile succès
Qu’auprès du peuple ont eu mes frivoles essais,
J’ai honte des lauriers que la sagesse émonde.

Car à quoi m’a servi ce nom dont je suis las,
Si ce n’est d’en rougir et de savoir, hélas!
Que tout rêve de gloire est le jouet du monde!

Q15 – T15 – tr

Elle montait, toujours à la même heure, pâle — 1874 (15)

Paul DelairEtrennes du Parnasse pour l’année 1874

L’attente

Elle montait, toujours à la même heure, pâle
Et lente, l’escalier du cloître, au fond des bois,
Et, d’une niche obscure où rêve un Christ en croix,
Considérait l’espace où poudroyait le hâle.

On ignorait son âge, et son nom, virginale
Et douce, elle baissait de temps en temps la voix
Et passait comme un souffle, en ses habits étroits;
Et le jour traversait sa blancheur sépulcrale.

Un jour, nul ne la vit descendre. L’on n’osa
Troubler sa rêverie. – Et le temps se passa;
Elle resta figée au mur, l’année entière.

Une novice enfin près d’elle se glissa,
Et la voyant pareille aux pierres, la poussa …
Alors, elle tomba doucement en poussière.

Q15 – T6

Il fait nuit. Pas de lune. Au fond d’un vallon noir — 1874 (14)

Ernest d’Hervilly – Etrennes du Parnasse pour l’année 1874

Aurore nocturne

Il fait nuit. Pas de lune. Au fond d’un vallon noir
Brillent tranquillement, étoiles de la terre,
Les feux clairs des maisons. – Toi qui passes le soir
Au flanc de la colline, étranger solitaire,

Toi dont le pas s’éteint sans bruit sur le gazon,
Comme le pas d’un Elfe à l’oeil plein de malice,
Vois-tu cette lueur immense à l’horizon?
C’est l’Aube du Viveur! C’est l’Aurore du Vice!

Paris est là! – Paris, l’ogre énorme qui veut
Toujours boire, toujours manger, aimer sans trève
Et qui, pour s’éclairer, lorsque le jour s’achève

S’est fait avec la houille un astre sans saveur!
Or, là-bas, sur la ville, à l’heure où nait le rêve,
Ce n’est pas le soleil, c’est le Gaz qui se lève!

Q59 – T29

Le terme est arrivé du compte de mes jours. — 1874 (13)

Cabaner Etrennes du Parnasse pour l’année 1874

Le poète mourant

Le terme est arrivé du compte de mes jours.
Dans un moment je vais pousser mes derniers râles,
J’entends un bruit confus de clairons, de cymbales,
De cloches, de tamtams, de fifres, de tambours.

Et j’écris mon dernier sonnet pendant ces courts
Instants. Déjà la Mort, à travers plusieurs salles,
Vient vers moi, déroulant dans ses longues mains pâles,
Un écrit que, cherchant des rimes, je parcours.

Mort! Mon sonnet sera comme un vase sans anses,
Si je ne peux finir les tercets ! mais cela
T’importe peu – Bourgeoise! – et toujours tu avances!

Je sens ton souffle impur … – qui donc l’achèvera
Ce sonnet. Moi? dussè-je au milieu des souffrances
Le terminer avec mon dernier soupir … Ha!

Q15 – T20 – s sur s

L’air tiède de la chambre, où la nuit règne encore, — 1874 (12)

Cabaner Etrennes du Parnasse pour l’année 1874

Lever de soleil dans une chambre

L’air tiède de la chambre, où la nuit règne encore,
Fraîchit par degrés, puis, vaguement, les contours
Grossissants des objets paraissent noirs et lourds,
Masses d’ombre, qu’aucun incident ne décore.

Meubles, tentures, tout cependant se colore
Dans ce réduit resté tel pendant bien des jours.
Du lit à baldaquins le fond de vieux velours
Orangé, s’éclairant, cherche à singer l’aurore…

Il jette ses reflets au satin bleu d’azur
Du couvre-pieds qui, comme une mer calme, ondule.
Le jour éclate; le velours d’un carmin pur

S’ensanglante, jouant son rôle, – et, ridicule,
Boursouflée, empourprée encor par le sommeil,
Une tête des draps sort, pareille au soleil.

Q15 – T23

Magnétiseur aux mains brûlantes, — 1874 (11)

Etrennes du Parnasse pour l’année 1874

Valéry Vernier

Le thé

Magnétiseur aux mains brûlantes,
Envoyé de l’Empire vert,
Qui rend les âmes nonchalantes
Aux raouts du Paris d’hiver,

Soutiens les forces chancelantes
De ces mondains qui, privés d’air,
Chaque nuit, victimes galantes,
S’étouffent en quelque concert.

Frère du spleen, Londres t’adore,
New York te chérit plus encore,
Moscou te sucre avec ferveur.

Mais, chez nous, malgré ta magie,
Si tu séduis un vrai buveur,
Ce n’est qu’aux lendemains d’orgie.

Q8 – T14  octo

Carillonneur de la pensée, — 1874 (10)

Etrennes du Parnasse pour l’année 1874

Valéry Vernier

Le café

Carillonneur de la pensée,
Nègre aux yeux d’or, puissant, doux,
De ma cervelle embarrassée
Fais déloger tous les hiboux.

Chanterai-je ton odyssée?
Depuis longtemps les marabouts
Sous les palmiers et les bambous,
Aux Africains l’ont retracée.

Parlons plutôt de tes succès
Auprès des estomacs français.
Avec Racine, pêle-mêle,

Sévigné te mit dans un sac;
Mais Voltaire t’a vengé d’elle,
Et tu fus un dieu pour Balzac.

Q9 – T14 – octo